Séisme au Chili, en Haïti, catastrophe naturelle en France…et notre besoin universel de laïcité
Par Corbière Alexis le vendredi, mars 5 2010, 13:28 - Humeur - Lien permanent
Depuis une semaine, le terrible tremblement de terre au Chili qui s’est produit le 27 février m’obsède. Les lecteurs réguliers de ce blog savent combien ce pays m’est cher. Je m’y trouvais encore il y a peu de temps, et durant ces six derniers mois j’y ai fait plusieurs allers-retours, suivant de manière attentive l’élection présidentielle qui s’est terminée le 10 janvier dernier. Nombres de gens qui me sont chers habitent là-bas et ma famille la plus proche vient d’y vivre six mois. Etrange sensation, mélange de grande proximité et d’un immense éloignement provoquant un sentiment de malaise permanent que l’on pourrait résumer ainsi : l’impuissance face aux évènements tragiques.
En écrivant cela, je ne perds, bien sûr, pas de vue qu’à Haïti se sont plus de 220 000 personnes qui ont perdu la vie. 220 000… L’horreur. Mais, je reviens au Chili. Là-bas, il y a près de 800 morts. Encore que le gouvernement pène encore à établir une liste exacte des victimes. Mais, le total sera moindre que dans les Caraïbes. Tant lieux. Toutefois, c'est encore trop. Beaucoup de choses auraient pu être évitées.
Mon constat personnel, en lisant la presse internationale, est que, contrairement à ce qu'affirme Sébastian Edwards, un universitaire chilien libéral trés écouté, en poste aux Etats-Unis, dans un article paru dans la Tercera (Journal chilien populaire très réactionnaire, propriété du groupe de presse d'El Mercurio qui a soutenu la dictature, traduit cette semaine dans Courrier International) sous le titre "Un Etat solide qui a bien résisté", l'Etat chilien est apparu, parce qu'affaibli par les années de dictature et la politique économique de la Concertacion, bien peu efficace. Obstinément libéral, voilà dans cet article les solutions que propose Sébastian Edwards : "Reconstruite le Chili coûtera cher, et il faut l'assumer. L'Etat devra payer une partie non négligeable des coûts sans hésiter". Certes. Mais, comment ? Réponse : "contracter des dettes à peu de frais sur les marchés financiers". Et c'est tout. Autrement dit, pour ceux qui n'auraient pas bien compris. L'Etat doit payer surtout sans taxer les entreprises privés qui se sont pourtant enrichis de manière colossalle et éhontée ces vingts dernières années et doit s'endetter, alors que toute idée d'endettement pour améliorer les conditions de vie de la population pauvre a toujours été refusée jusque là au nom de l'orthodoxie budgétaire chère aux libéraux. Pour eux, même dans cette crise : partager les richesses, pas question. Par contre, pour défendre le sytème capitaliste ébranlé, abandonnons momentanément nos sacro-saintes règles. Toujours la même cohérence : à l'Etat (et donc à tous les chiliens) les dépenses, aux privés les profits.
Dans ce chaos, où je viens de l'écrire les pouvoirs publics sont apparus comme débordés par les évènements tragiques, la réalité crue de ce pays a jailli à la figure de ceux qui s’obstinent à le présenter comme un modèle de développement économique alors qu’il n’est que le masque grossier d’un libéralisme sauvage. L’Etat, dans ses missions les plus élémentaires, est concrètement réduit à peu de choses, si ce n'est dans sa fonction répressive comme on le voit ces derniers contre des pauvres gens qui cherchent à récuperer de quoi manger. Je renvois le lecteur aux nombreux articles que j’ai déjà écrit il y a quelques mois sur ce blog lorsque je faisais le récit de la campagne présidentielle et d’autres articles que j’ai rédigé pour l’Humanité, Marianne 2 ou Bakchich. Si le Chili est riche, s’il a connu une croissance record dans les années 90 (+ 96,4 % pour son PIB) il est surtout une terre d’inégalité sociale caricaturale. Selon le classement de l’ONU, il est considéré comme l’un des pays du monde ayant la plus injuste répartition des richesses.
Le trouble qui traverse le pays est aussi décuplé par le fait que ce drame se produit dans un moment de transition politique. Depuis le 10 janvier, Sebastian Pinera le candidat de la droite ultra libérale a été élu et c’est le 11 mars qu’il prendra officiellement ses fonctions. L’autorité politique du pouvoir central est donc particulièrement affaiblit dans cette période d’entre deux. Nul doute que pour reconstruire le pays, on estime à 22 milliards d’euros le prix des dégâts, les potions les plus libérales vont être appliquées pendant toute la mandature de Pinera. Le prochain gouvernement, déjà présenté, rassemble aux postes les plus importants (économie, finances..) les hommes les plus ultra libéraux. Le travail de sape idéologique continuera à se mettre en œuvre. Exemple symptomatique, le prochain Ministre de l’Education nationale, qui veillera donc sur l'enseignement de l'histoire, sera Joachim Lavin, qui fut proche conseiller d’Augusto Pinochet et qui est un membre influent de l’Opus Déi, l'aile dure de l'Eglise catholique, si active en Amérique latine dans son soutient aux dictatures d'extrême droites.
C’est là que j’en viens à la seconde partie de mon propos. En Haïti comme au Chili, dans ce long travail de reconstruction, profitant de la faiblesse (voire de l’inexistence de l’Etat) les sectes et religions reprennent la main. En Haïti, l’Eglise de scientologie a envoyé des moyens importants envahissant le les hôpitaux de Port-aux-Princes. Alors que nombres d’avions apportant de l’aide humanitaire, interdite par l’armée US, n’ont pas pu atterrir (ce fut le cas pour un avion envoyé par la France), les scientologues avec l’aide de l’acteur John Travolta ont curieusement pu s’installer sans problèmes. Ils auraient débloqué plus de 400 000 dollars. On évoque la présence d’au moins 800 Ministres volontaires, ces hommes et femmes portant des tee-shirts jaunes, agissant sur place. Leurs présences gênent bien souvent les secours sur place. Des témoignages grotesques sont nombreux montrant ces illuminés envahissants les hôpitaux pour soigner les blessés par apposition des mains sur des fractures. Le quotidien québecois Le Devoir raconte « qu’auprès des amputés, ils expérimentent le procédé d’assistance par le toucher, histoire de rétablir la communication avec les parties du corps blessées ou malades ». Ces forces sont là, elles agissent, elles s’installent, elles occupent la place laissée vacante par des pouvoirs publics inexistants.
Schéma classique, le vecteur de pénétration des sectes et des religions est toujours relié à l’absence d’Etat régulateur et redistributeur. Au Chili, la puissante église catholique est à l’œuvre. Comme toujours sa fonction est duale. Des témoignages familiaux me racontent que les Eglises sont prioritaires dans la reconstruction, car c’est là que s’effectuent les premières opérations publiques de solidarité. Du Vatican, réagissant au tremblement de terre, le pape Benoit seizième du nom a déclaré : "Je demande à Dieu le soulagement de la souffrance et le courage de l'adversité. je suis sûr que la solidarité de beaucoup de manquera pas, en particlier des organisations ecclésiales (..) dans de tels moments la prière jaillit spontanément vers le seigneur pour les victimes." L'archevêque de Concepcion Ricardo Ezzati Andrello a lui cru pertinent d'ajouter qu' "En plus du séisme, nous avons subit un tremblement de terre moral en raison des agressions et des pillages de supermarché et magasins." Dures paroles. On n'avait pas entendu la même institution avoir des propos aussi sévères contre Augusto Pinochet et les militaires lors du coup d'Etat de 1973.Le même, invite les prêtres à "être proche des gens parce que ce dont la population a le plus besoin en ce moment, c'est (..) d'une bénédiction du seigneur." De son coté, voulant faire taire toute critique qui pourrait émerger contre la gestion étatique de ce moment difficile, le Président de la Conférence Episcopale du Chili a prévenu : "C'est le moment de prier et de nous unir comme une famille."L'organisation catholique Caritas est désormais officiellement associée à l'Etat pour apporter du secours. En conséquence, depuis le séisme, l'Archevèque de Concepcion se félicite de constater : "Je remarque que la présence des gens à l'Eucharistie grandit de jour en jour."
Je devine que très rapidement d’autres groupes religieux vont se mettre en action. J’ai pu voir sur leur site que les scientologues prévoient d’envoyer du monde au Chili. L'Eglise Evangélique Méthodiste (EEM) a envoyé 80 000 francs suisse immédiatement vers ses fidèles sur place. L'Union Methodist Comitee on Relief (UMCOR) prévoit de débloquer 14 millions de dollars pour Haïti et le Chili. L'Agence Adventiste d'Aide et de Développement (ADRA) annonce publiquement que les halls de ses églises sont disponibles au public. Elle débloque 105 000 dollars pour le Chili, qui compte 120 000 adventistes, 600 églises et 260 groupes qui envoient des camions d'eau, de couvertures et de matelas pour les démunis. Difficile évidemment de critiquer toute cette aide matérielle, mais seuls les naïfs penseront qu'elle ne va pas de pair avec un prosélythisme religieux.
Je termine là ce billet sur ces catastrophes. Le week-end dernier, la France aussi fut frappé par une tempête. Près de 65 personnes ont perdu la vie. Ici, c’est le service public qui fait face, comme lors de la tempête de 1999 durant laquelle par exemple, des jeunes retraités d’EDF, souvent bénévolements, étaient venus prêtés main fortes à leurs collègues pour que le rétablissement de l’électricité se fasse au plus vite. C’est un acquis qu’il faut défendre. Cette passion du service public est un bien précieux. Affaiblir l’Etat, c’est ouvrir la porte à des intérêts privés qui vont toujours de pair avec une idéologie globale justifiant leur intervention. Je rajoute enfin, que si je partage la douleur de ceux qui ont été frappé en France, je ne comprends pas la présence du Premier Ministre de la France François Fillon à la messe d’hommage rendue hier aux victimes. Ce n’est pas sa place. L’hommage civil que la France doit rendre ne doit pas se faire dans un édifice religieux. Sinon, où est rendu l'hommage indispensable de notre Etat laïque ? Et moi par exemple, qui ne suit pas croyant, qui rend hommage aux victimes en mon nom ? Allant toujours plus loin dans cette confusion des genres, le Président du Conseil Général de Vendée, Philippe de Villiers, a même demandé aux Eglises que le glas soit sonné dans tout le département. Ce n’est pas son rôle. J'ai même lu qu'une messe serait organisée à Paris à la Cathédrale Notre Dame dimanche en présence de membre du gouvernement. Quelle que soit les croyances de ceux qui dirigent actuellement la France, et ils ont bien entendu le droit d’être catholiques pratiquants et de participer à une messe à titre privé, il n’est pas bon qu’ils mélangent les responsabilités de chacun. Ce n’est pas cela la laïcité. « L’Etat chez lui, l’Eglise chez elle ». Les malheurs qui frappent notre monde nous démontrent que ce principe n’a rien perdu de sa force. Mais, pour cela, encore faut-il que l’Etat républicain soit encore une réalité. En cohérence avec sa politique de suppression de fonctionnaire et de diminution de dépenses publiques, force est de constater que le gouvernement actuel s'emploie à le diminuer. Il est temps que cela change.
Commentaires
Gracias y viva chile mierda!
Gracias y viva chile mierda!