J’écris ce billet dans la précipitation. Il y a tant de choses à raconter. Mais, je ne veux pas laisser plus longtemps ce blog sans nouvelles informations de mon séjour en Uruguay. Pas facile toutefois de trouver le temps d'écrire dans ce tumulte.

Car, comme c’est beau une fête civique et démocratique ! Ce que j’ai vu à Montevideo dimanche m’a marqué pour toujours. Je n’avais jamais assisté à pareil spectacle. Toute la ville s’est colorée de rouge, bleu, blanc, les trois couleurs de la « bandera » du Frente Amplio. Quelque fois, ici ou là, on croise des partisans des partis de la droite, Parti National et Parti Colorado, qui ont dirigé le pays pendant 150 ans, mais ceux qui "tiennent la rue" sont les partisans du Frente Amplio.

Raquel Garrido et moi, sommes donc au milieu de ce bouillonnement joyeux, les yeux grands ouverts et admiratifs. Quelle leçon, quelle source d’inspiration ! Ici, la gauche est joyeuse et populaire. Elle a confiance en elle. Durant toute la journée de dimanche, nous circulons dans les rues de Montevideo en compagnie de Salvador Muñoz et Igor Jeria. Le jeune Salvador, que le journal El Mercurio vient de classer parmi « les 10 personnes les plus importantes du Chili » est le coordonateur de la campagne de Jorge Arrate, et le fer de lance du futur parti de gauche chilien, et Igor est un documentariste qui fait un film sur lui. Salvador, j’en suis sûr, marquera la gauche chilienne dans les années qui viennent.

Durant la journée, nous passons au local du MPP. C’est le courant majoritaire du Frente Amplio, fondé par les ex-Tupamaros sous l’impulsion de Pepe Mujica. Il faut dire un mot sur les « Tupa », car ils jouent un rôle majeur dans la gauche uruguayenne. Fondé en 1965 notamment par Raul Sendic, Pepe Mujica ou d’autres comme Julio Marenales, le Mouvement de Libération Nationale « Tupamaros » (MNL-T) avait multiplié les actions spectaculaires décrédibilisant le pouvoir et la domination de la bourgeoisie nationale. En réaction, une rude répression fut engagée contre les « Tupa », pour l’essentiel emprisonnés dès 1972, et leurs actions servirent de prétexte au coup d’Etat du 27 juin 1973. Pepe Mujica et la quasi-totalité de la direction des Tupamaros furent jetés en prison.

A leur sortie de prison en 1985, les dirigeants survivants décident de rejoindre le Frente Amplio. Progressivement après plus de 3 ans de discussions politiques avec d’autres groupes politiques, les Tupamaros, devenus MPP (Movimiento de Participacion Popular) ont rejoint le FA, en décidant désormais de cesser la lutte armée et de se concentrer sur le travail de masse. Cette stratégie sera payante, et c’est donc « Pepe », un des leurs, qui est le candidat cette fois-ci de tout le Frente Amplio pour devenir Président.

Dans les locaux du MPP, l’excitation et la bonne humeur se mélangent. Le camarade qui nous sert de guide est l’ambassadeur d’Uruguay en Italie, Alberto Breccia, qui découvre avec plaisir l’existence du Parti de Gauche en France. Nous mangeons avec les camarades sur la terrasse du local. Moment intense de fraternité militante. Un autre camarade arrive, Carlos Nuñez del Prado, envoyé d’Evo Morales. Heureux de faire notre connaissance, il découvre que Raquel est née en Chili. Il connait ce pays. A 19 ans, en 1973, il faisait partie des 3 étrangers qui composaient les GAP, groupe de militants de chocs qui assurait la protection du Président Allende. Il est un des huit survivants des camarades présents à ses cotés lors du bombardement de la Moneda. Emotion quand il nous raconte sa vie. Quelques instants plus tard, nous parlons longuement avec Julio Marenales, le fondateur historique des Tupamaros. Il nous raconte dans quelles conditions le MNL est devenu MPP. Son récit m'impressionne, malgré son âge avancé Julio reste un homme très clairvoyant sur les difficultés qu'il y aura à franchir pour avancer vers le socialisme. Nous lui donnons des nouvelles de deux camarades du PG du 12e, Léon et Alicia Grinstein, anciens Tupamaros aujourd'hui exilés à Paris. Nous sommes touchés par cette gauche courageuse et modeste. En effet, c’est la tête de liste aux législatives, Ivonne Passada, qui nous sert les hamburgers préparés sur place. Si le FA y est majoritaire, elle sera présidente de l’Assemblée Nationale.

Pris dans l’euphorie de cette journée, nous espérons que Mujica soit élu au premier tour. A l’hôtel NH Columbia, nous attendons les résultats dans la salle de presse, car je prépare un article pour le journal L’Humanité. Dans les couloirs, nous croisons la députée argentine Victoria Donda, que nous avions rencontré cet été, à Buenos Aires, et dont j’avais déjà raconté l’incroyable vie sur ce blog.

21h00, les premiers résultats arrivent. 48 % ! José « Pepe » Mujica, candidat du Frente Amplio (FA), obtient un score dont rêveraient tous les partis de la gauche européenne. Dans la salle de presse, il est là devant moi à quelques mètres. Je l'observe répondre aux journalistes. De sa voix nasillarde il donne sa lecture de la journée. Il ne cherche pas à séduire la presse présente. Il fait confiance avant tout aux militants qui ont fait la campagne. Il a raison. C’est un excellent résultat même si je l’ai dit, nous avons longtemps espéré durant la soirée électorale qu’il l’emporte dès le premier tour. Dans l’euphorie de fin de campagne, plusieurs des responsables du FA que nous avons rencontrés pensaient qu’ils allaient franchir dès dimanche la barre des 50 %. Mais il aura manqué 18 000 voix. Toutefois, j’insiste, c’est un bon score. La dynamique reste du coté de la gauche. Et, le FA gardera la majorité dans les deux assemblées, sénatoriale et législative.

La victoire ne peut plus lui échapper. Le score du FA représente plus de voix que les deux partis de droite traditionnels additionnés. Le Parti National (PN) obtient 28 % et le Parti Colorado (PC) 17 %. Pour le second tour ils s’allieront contre la gauche, mais personne ne croient qu’ils pourront inverser la tendance.

La campagne continue donc. Il y aura un second tour dans 30 jours, le 29 novembre. Il faut rester vigilant. Certes, le FA ne renouvelle pas les 50,7% marquant la première victoire historique d’un candidat de gauche en 2004, qui avait permis l’élection dès le premier tour du socialiste Tabaré Vasquez. Mais, le score obtenu va bien au-delà des 45 % que les meilleurs sondages lui accordaient. Cette progression de dernière semaine est la résultante de cette incroyable mobilisation populaire qui a embrasé le pays.

Devant des milliers de partisans réunis devant l'hôtel Colombus, Mujica adresse un discours mobilisateur. Il a confiance pour le second tour. Il le dit "dans ma vie politique rien ne m'a jamais été offert". Il faut donc continuer la lutte. Drapeau uruguayen sur les épaules, son discours enflamme tous les frenteampliste présents. Un feu d'artifice illumine la nuit. Pepe sait que sa force politique est aussi dans le bilan du gouvernement de Tabaré Vasquez soutenu par le FA qui, pendant 5 ans, a conrêtement changer le quotidien des centaines de milliers d’habitants, particulièrement les plus modestes. En cinq ans, le salaire moyen a progressé de plus de 14 %, la pauvreté a reculé passant de 30 % à 20 %, l’indigence est tombé sous les 2 %, alors qu’elle représentait plus de 5 % de la population en 2004. Parmi les mesures les plus significatives on note : une fiscalité plus juste, l’accès aux soins publics à deux fois de plus de personnes qu’auparavant, une augmentation significative du budget de l’éducation,  une loi limitant à 40 heures la durée de travail hebdomadaire, et le nombre d’annuités pour bénéficier d’une retraite décente passée de 35 à 30.

Dimanche, le peuple uruguayen a envoyé un message fort même si la droite est toujours debout et dangereuse. Le résultat montre toutefois que le peuple veut que cette politique continue et s’approfondisse. La gauche peut continuer sa marche en avant sans craindre les urnes quand elle gouverne pour le plus grand nombre.